Chien de la casse

Cliché ?

Le lion, fier et bien fringué, marchait droit devant lui. Il devait ce rendre sans attendre à son rendez-vous dans cet immeuble de l’autre coté de la rue. Il était déjà en train de se préparer psychologiquement lorsqu’une voix vint interrompre sa méditation.

« −Vous auriez pas une petite pièce ?

− Va crever, salope ! »

Le lion, fier, mis un grand coup de pied dans ce parasite sur le bord du trottoir puis repris sa route en se recoiffant soigneusement.

Voilà. C’est tout. C’est la plus grande attention que quiconque me donnera aujourd’hui en dehors des autres « parasite ». Non, le lion, fier et droit, riche sans doute aussi, n’est pas le personnage principal de cet histoire. Même si la sienne doit être bien plus intéressante, argent, femmes, réussite sociale. Une voiture, une maison. Pas ici. Jamais. Ici il n’y a que la crasse, l’odeur de pisse et le mépris de ses semblables. Et encore, je suis pas trop mal ici : j’ai de quoi manger dans les poubelles des fast-food lorsqu’ils oublient de les javelliser et j’ai même un toit pour dormir, même si c’est pas le grand luxe.

En me levant, je bu ce qu’il me restait de ma bière et la balançait par terre en rotant − un peu cliché, non ? − puis je commençais à marcher. J’avais pas particulièrement de but, mais un zonard que j’avais rencontré il y a longtemps m’avait dit de ne jamais m’arrêter de marcher, que si tu t’arrête tu gamberge, et si tu gamberge tu crève. Le pire, c’est que ce con avait raison. En plus, en étant debout au milieu des gens honnêtes, on a une meilleure vue sur leurs réactions. Les bourges méprisants, les mères qui éloignent leurs enfants en pensant être discrètes, les ados un peu con qui ricanent, les chiens de garde qui nous lâchent pas d’un œil. Moi qui ai toujours détesté être au centre des regards lorsque j’étais plus jeune, j’avais pas mal changé. Piercing, cheveux colorés à la coupe improbable, fringues en état approximatif − je vous ai demandé si je faisais cliché ?

Mais contrairement à ce que semble penser le peu de gens qui ont un tout petit peu d’empathie à mon égard, je l’ai choisi cette vie. Plus ou moins. Disons que je supporte assez mal les laisses, c’est ma race qui veut ça, il parait. Du coup la vie bien rangée c’est pas pour moi vu qu’à ce niveau, c’est plus une laisse mais une chaîne doublée d’un collier électrique. J’ai des coups de bâton ici aussi, mais j’arrive à en esquiver une partie, même s’ils se font plus réguliers et plus forts au fil du temps.

Reprise du 18 Floréal 228.

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